Les spécialistes des placements de Franklin Templeton ont passé beaucoup de temps avec le chef des placements à parler des différents « Si? ». Les discussions les plus bénéfiques sont celles qui explorent les scénarios qui pourraient arriver — non tenter de deviner l’avenir — et se préparer en vue de ces risques.
Dans l’entretien qui suit, deux principaux joueurs de Solutions multiactifs Franklin Templeton — Wylie Tollette, chef, Solutions de placement client, et Gene Podkaminer, chef, Stratégies de recherche multiactifs — parlent des différents « Si? » en matière de chocs environnementaux, comme la COVID-19 (coronavirus) et les autres pandémies mondiales potentielles.
Gene Podkaminer :
Actuellement, la situation se résume moins à se demander « Et si? », mais plutôt à se demander « Quelle sera la prochaine étape? ». À l’évidence, nous sommes au plein milieu d’une pandémie majeure et subissons les impacts et les retombées en temps réel. Pour le moment, notre scénario de base se décompose en deux éléments. Le premier élément porte sur le coronavirus et ses répercussions immédiates. Le deuxième élément porte sur les données fondamentales sous-jacentes sur lesquelles repose vraiment l'économie.
Permettez-moi de commercer par une réflexion sur le coronavirus. Notre scénario de base tient compte d’une récession, conformément aux prévisions consensuelles. Ce n’était pas le cas auparavant. Toutefois, selon les nouvelles données portant sur les répercussions importantes, les réactions des marchés et le frein important à la reprise de l’activité économique mondiale, c’est ce à quoi nous nous attendons maintenant. Le virus continue de se propager et le nombre de cas pourrait atteindre un pic vers le milieu de l’année, ce qui pourrait mener à un ralentissement économique marqué.
Wylie Tollette :
Il convient de mentionner qu’en China, on observe les premiers signes de ralentissement de la propagation du virus et une légère reprise de l’activité économique. Toutefois, cela a moins été le cas dans les secteurs des services, car les gens restent encore chez eux. Selon notre scénario de base, l’effet saisonnier qui peut avoir un impact sur le virus pourrait ralentir la transmission, ce qui contribuerait à ralentir dans l’ensemble les taux de croissance. Le taux de mortalité est encore une donnée inconnue étant donné que les tests de dépistage n’ont pas été suffisamment exhaustifs pour que nous puissions avoir confiance dans les statistiques, mais il semble que les répercussions soient plus importantes sur les populations vieillissantes — comme on l’a constaté en Italie. Pour terminer, certains médicaments traditionnels comme les médicaments antiviraux pourraient faire preuve d’une certaine efficacité, ce qui est un élément positif. Des efforts mondiaux sont en cours — qui ressemblent à une adaptation de l’« industrie en temps de guerre » — pour développer des traitements et un vaccin. Nous ne savons pas quand ces efforts commenceront à donner des résultats, mais lorsque cela sera le cas, nous pouvons nous attendre à voir des changements importants dans les analyses prospectives.
M. Podkaminer :
Du point de vue de l’action des pouvoirs publics, on assiste à une convergence dans l’établissement de ce qui est la valeur plancher pour les taux d'intérêt et les politiques monétaires. Ce que je veux dire par là, c’est qu’on a commencé à abaisser les taux, qui n’étaient déjà pas élevés, et que ceux-ci se situent désormais à leur limite inférieure aux États-Unis. D’autres économies, plus particulièrement en Europe, ont eu moins de marge de manœuvre, car les taux se situaient déjà bien plus près de leur fourchette inférieure. Donc on a vu de façon évidente au cours des dernières semaines dans quelle mesure les banques centrales bénéficiaient d’une latitude en ce qui concerne la politique monétaire. La bonne nouvelle est que d’autres outils ont été mis en place, comme ce fut le cas en 2008, y compris des programmes d’achat d’actifs et d’autres mesures relatives à la liquidité pour faciliter le financement. La prochaine étape est de voir comment les décideurs politiques parviendront à un compromis entre la politique monétaire et la politique budgétaire.
La politique budgétaire devra vraiment être ambitieuse et les mesures au rendez-vous pour tenter d’atténuer l’incidence économique du virus. Il est évident que le virus a pour effet de réduire considérablement la consommation — un exemple typique de choc de demande mondiale.
M. Tollette :
La politique budgétaire devra vraiment être ambitieuse et les mesures au rendez-vous pour tenter d’atténuer l’incidence économique du virus. Il est évident que le virus a pour effet de réduire considérablement la consommation — un exemple typique de choc de demande mondiale. Très rapidement, les entreprises seront confrontées à des difficultés, celles qui étaient surendettées ou au bord du gouffre avant la crise pourraient même faire faillite. C’est une situation qui pourrait venir s’ajouter à la crise de l’offre provoquée par le ralentissement de l’activité manufacturière — notamment en Chine — et créer une spirale descendante.
La bonne nouvelle est que les mesures de relance budgétaires sont au cœur des priorités des décideurs politiques américaines, ceux-ci travaillant finalement rapidement pour mettre en place un plan de taille qui, selon les dernières estimations, serait d’environ 5 % du produit intérieur brut américain. Ces plans s’adressent avant tout aux consommateurs, mais pourraient être une bouée de sauvetage pour certains secteurs touchés — comme les compagnies aériennes — pour les maintenir à flot. La Chine en est à déployer des mesures de relance budgétaire et les décideurs politiques européens commencent à y porter attention. Ils doivent le faire, et ce, rapidement.
M. Podkaminer :
En ce qui concerne l’évolution des marchés, beaucoup de gens ont parlé de la correction en établissant une analogie entre la forme qu’elle pourrait prendre et les lettres de l’alphabet. Connaîtrons-nous une correction en forme de W, en forme de U ou en forme de L? Dans le cas de nos scénarios, notre scénario de base indique une correction en forme de U; notre scénario optimiste, une correction en forme de V; et notre scénario baissier, une correction en forme de L avec une reprise éventuelle plus tard. Nous penchons fortement en faveur d’une correction en forme de U, mais avec une phase de reprise vraisemblablement marquée par des hauts et des bas. En revanche, une reprise rapide en forme de V semble peu probable à moins d’une percée dans les médicaments antiviraux.
Selon nous, une reprise en forme de U apparaît la plus logique, compte tenu des prévisions d’un redressement initial lent — donc en U plutôt qu’en V. Il y aura un décalage dans la reprise, car le choc de demande se répercutera sur les entreprises et les ménages qui seront en difficultés, ce qui pourrait ensuite entraîner une hausse taux de chômage et de défaillance. Des pressions à la baisse durables seront exercées sur la demande globale durant la phase de reprise. Point positif, selon notre scénario de base, le pic du virus (pour ce qui est de l’apogée du taux de croissance, de l’amélioration des médicaments antiviraux, des facteurs défavorables saisonniers, etc.) devrait être derrière nous d'ici la fin du deuxième trimestre de 2020.
M. Tollette :
La correction aura probablement une forme de U avec une courbe verticale droite qui progressera lentement, mais le parcours risque d’être cahoteux. Ce qui a été intéressant de voir est que les marchés ont tendance, et cela est souvent le cas, à évoluer en fonction de la confiance des investisseurs à court terme, mais à réagir en fonction des données fondamentales à moyen et à long terme. Les valorisations étaient trop élevées au moment où a débuté la crise — des « valorisations à la perfection » comme disait certaines voix. Lorsque les valorisations sont trop élevées, on a tendance à voir des réactions très brusques, que ce soit à la hausse ou à la baisse, en cas de changement important dans la confiance des investisseurs.
En plus d’une nouvelle valorisation rationnelle des données relatives à l’économie, le coronavirus — principalement un problème de santé — a déclenché une réaction humaine : la lutte ou la fuite. Selon certaines théories de la finance comportementale, les gens se montrent plus réticents à prendre des risques, tous domaines confondus — y compris les placements — dès lors qu’ils se trouvent confrontés à une menace comme le coronavirus. Cela explique selon nous en partie ce que nous observons sur le marché, et les réactions pourraient être légèrement exagérées à court terme. Nous commençons lentement à repositionner nos portefeuilles afin de tirer profit de cette dislocation extrême, car nous sommes d’avis que les perspectives à moyen et à long terme sont plus favorables. Bien entendu, à court terme, nous prévoyons encore quelques mois de volatilité pendant la crise du coronavirus.
La diversification est vraiment importante et c’est que nous et bon nombre de professionnels avons affirmé depuis longtemps. Je pense que c’est Nassim Taleb qui a décrit l’importance de construire des portefeuilles « antifragiles » — une caractéristique à laquelle il faut tenir tenons compte selon nous.
M. Podkaminer :
Parlons de la situation en général. Nous avons connu une accentuation de la volatilité des marchés. Nous considérons cela comme un choc à la croissance tant du côté de la demande que de l’offre. La diversification est vraiment importante et c’est que nous et bon nombre de professionnels avons affirmé depuis longtemps. Je pense que c’est Nassim Taleb qui a décrit l’importance de construire des portefeuilles « antifragiles » — une caractéristique à laquelle il faut tenir tenons compte selon nous. Bien des gens constatent maintenant que leurs portefeuilles sont fragiles. Il est toujours important de chercher une véritable diversification, ou tout du moins de faire de son mieux lorsqu’un grand nombre d’actifs sont corrélés. Et cela a une importance d’autant plus grande en période de tension extrême.
M. Tollette :
Encore une fois, de nombreuses personnes agissent sous le coup de l’émotion en réaction à l’évolution actuelle des marchés. Nous aimerions tenter de démêler les émotions de la situation qui est en lien avec les moteurs économiques fondamentaux de rendements. Ce faisant, nous voulons vraiment nous concentrer sur le contexte macroéconomique. C’est de cette façon que nous voulons positionner nos portefeuilles. Regarder au-delà des répercussions émotionnelles, regarder là où se trouvent selon nous de belles occasions à long terme. Et je suis d’accord avec M. Podkaminer — il faut rechercher une diversification, même au sein des catégories d’actifs qui ont été délaissées pendant un certain temps. La stratégie de la duration pourrait être très peu utile une fois les taux d'intérêt à zéro. En revanche, disposer de liquidités peut être utile par exemple.
M. Podkaminer :
Oui, et j’aimerais ajouter que se préparer pour surmonter les chocs économiques en diversifiant grandement les actifs est bien plus facile que trouver une solution pour réparer le portefeuille après un choc. Comme nous l‘avons déjà souvent dit, nous sommes conscients que nous n’avons pas de contrôle sur les rendements. En revanche, nous pouvons contrôler les risques. La croissance mondiale contribue le plus au rendement des portefeuilles, mais représente aussi un risque démesuré. En matière de gestion des risques, si la plupart des risques dans mon portefeuille sont liés à la croissance mondiale, je dois tenir des conversations sérieuses avec mes intervenants et leur dire : « Cette stratégie a fonctionné au cours des deux dernières années, mais je ne m’attends pas nécessairement à ce que cela fonctionne au cours des cinq ou dix prochaines années. Un portefeuille doit être doté de mesures de sécurité qui permettent de réduire les risques et éventuellement de délaisser une partie de cette exposition à la croissance mondiale au profit d’une plus grande diversification et d’une exposition plus étendue ».
M. Tollette :
Cela me rappelle l’« espace défensif » au sein des portefeuilles, notion abordée il y a quelques mois durant les feux de forêt dans l’ouest des États-Unis. Les résidences qui ont habituellement survécu aux feux sont celles dont les propriétaires avaient eu l’occasion d’établir un « espace défensif » autour de leurs structures avant les feux. Les feux se déclenchent sur les marchés financiers. Nous traverserons, c’est certain, cette importante crise provoquée par la pandémie de coronavirus, et verrons ceux qui étaient préparés et ceux qui ne l’étaient pas.
M. Podkaminer :
En ce qui concerne la composition de nos portefeuilles, les temps présents nous rappellent, je pense, l’importance de se concentrer sur la vue d’ensemble. Même en cette période d’incertitude, nous cherchons à construire des portefeuilles « antifragiles » bien diversifiés. Il faut examiner les catégories d’actif en ayant une vue d’ensemble. Prenons l’exemple des actions des marchés émergents. Bien que ces actions appartiennent à une sous-catégorie d’actif, il s’agit tout de même d’actions. On peut en dire autant des actions des pays développés, des actions de sociétés fermées et de la composante en actions des placements immobiliers et en infrastructures — toutes ces actions sont étroitement liées.
Donc, lorsque je pense à la diversification dans les portefeuilles, les titres à revenu fixe occupent une place différente par rapport aux actions dans la structure du capital. Comparativement aux actions, ils sont moins sensibles à la croissance — et aux actions de croissance — et plus sensibles à la politique de taux d’intérêt et à l’inflation. Voilà par où il faudrait commercer à aborder la question de la diversification selon moi. Se demander si la corrélation entre les actions et les titres à revenu fixe ou l’ampleur des placements non traditionnels sera plus efficace que se demander si la corrélation entre les marchés développés et les marchés émergents est appropriée. Il faut envisager des placements d’un type différent et non ceux présentant un degré différent. De cette manière, nous pourrions être mieux préparés à faire face à la prochaine crise mondiale.
